L’opposition micro-/ macro- et l’interprétation du plus-que-parfait : le rôle des adverbiaux de localisation temporelle

Denis Apothéloz (Université de Lorraine, ATILF)

Bernard Combettes (Université de Lorraine, ATILF)

Les adverbiaux de localisation temporelle présentent une grande diversité formelle et ont donné lieu à diverses descriptions et classifications, selon leur forme et leur fonctionnement sémantique (e.g. Borillo 1998). Notre attention portera sur un phénomène qui, à notre connaissance, n’a fait l’objet à ce jour d’aucune description : la possibilité, pour certains de ces adverbiaux, d’avoir, dans un contexte approprié, une interprétation “événementielle”.

La principale observation qui motive cette analyse est la suivante. Certains adverbiaux de localisation temporelle ont la propriété de pouvoir signifier, du moins dans certains contextes, non pas simplement un moment dans le cours du temps, mais l’advenue de ce moment. Cette interprétation est celle qu’on rencontre dans des exemples comme (1)-(2), qu’on peut gloser par (1’)-(2’) :

(1)     Aux premières gelées, il avait terminé le travail.

(2)     A l’automne, la récolte avait pourri.

(1’)    ‘quand les premières gelées furent arrivées, il avait terminé le travail’

(2’)    ‘quand ce fut l’automne, la récolte avait pourri’

Dans ces formulations, le localisateur temporel ne fait pas que désigner (ici anaphoriquement) une certaine temporalité (le temps des premières gelées, l’automne) ; il en exprime également l’advenue, comme le suggèrent les gloses (2) – d’où le qualificatif d’« événementiel » que nous lui donnons. Cette interprétation contraste avec une interprétation stative ou durative (Molinier 2003), comme dans les exemples suivants :

(3)          La veille, il avait terminé le travail.

(4)          En automne, la récolte avait pourri.

Les localisateurs événementiels présupposent qu’une autre localisation a été produite antérieurement, désignant une temporalité antérieure à celle qui est désignée par le localisateur actuel. L’interprétation événementielle va donc de pair avec une perspective « ascendante » sur le temps, de telle sorte que ces localisateurs sont intrinsèquement « propulsifs » au sens de Johanson (2000), et donc intrinsèquement narratifs, signalant ainsi la progression du premier plan du texte.

Par ailleurs, la comparaison des exemples (1)-(2), d’une part, et (3)-(4), d’autre part, montre que les localisateurs événementiels induisent une interprétation résultative du plus-que-parfait, alors que les localisateurs statifs sont neutres quant à l’opposition entre interprétation résultative et processive du plus-que-parfait.

Partant de ces observations, nous nous proposons d’étudier le fonctionnement de quelques localisateurs temporels en nous appuyant sur un corpus de textes narratifs du XIXème et du XXème siècle. La méthode que nous suivrons consistera à faire varier les deux paramètres suivants : (i) le type de localisateur (événementiel vs statif vs neutre), (ii) son statut dans la phrase (thématique, i.e. relevant de la macro-syntaxe vs rhématique, i.e. relevant de la micro-syntaxe). Les conséquences de cette  double variation seront explorées en rapport avec l’interprétation du plus-que-parfait. Nous prendrons également en compte la forme de l’adverbial : certains en effet, comme ceux que nous venons de citer, se réalisent dans deux variantes qui se distinguent au niveau de la préposition (à / en : à l’automne / en automne ; à / Ø : au matin / le matin), alors que d’autres présentent une neutralisation de ces oppositions et n’ont ainsi qu’une seule forme (le mardi ; l’après-midi). Nous essayerons de déterminer, dans ce deuxième cas, si des indications contextuelles particulières – notamment en ce qui concerne l’opposition des plans narratifs – s’avèrent indispensables pour lever l’ambiguïté potentielle (résultatif vs processif) que présente une forme verbale comme le plus-que-parfait.

Références

Aurnague M., Bras M., Vieu L., Asher N. (2001). The syntax and semantics of locating adverbials. Cahiers de grammaire 26, 11-35.

Berthonneau A.-M. (1987). La thématisation et les compléments temporels. Travaux de linguistique 14/15, 67-81.

Borillo A. (1983). Les adverbes de référence temporelle dans la phrase et dans le texte. DRLAV 29, 109-131.

Borillo A. (1998). Les adverbes de référence temporelle comme connecteurs temporels de discours. In : Sv. Vogeleer, A. Borillo, C. Vetters, M. Vuillaume (éds), Temps et discours. Louvain-La-Neuve : Peeters, 131-145.

Johanson L. (2000). Viewpoint operators in European languages. In : Ö. Dahl (ed.), Tense and aspect in the languages of Europe. Berlin : W. de Gruyter, 27-188.

Molinier C. (1990). Les quatre saisons : à propos d’une classe d’adverbes temporels. Langue française 86, 46-50.

Molinier C. (2003). Sur les compléments de localisation temporelle construits avec les prépositions à, en et de. In : W. Banyś, L. Bednarczuk, K. Polański (éds), Etudes linguistiques romano-slaves offertes à Stanisław Karolak. Kraków : Instytut Neofilologii Akademii Pedagogicznej, 319-338.

Denis Apothéloz (Université de Lorraine, ATILF) : Denis Apothéloz est professeur en Sciences du langage à Nancy, Université de Lorraine. Il s’intéresse notamment aux questions liées à la structuration-cohérence du discours et aux variations temporelles au sein du discours.

Bernard Combettes (Université de Lorraine, ATILF) est professeur émérite à l’Université de Lorraine et fait partie des équipes de recherche « Linguistique historique française et romane » et « Discours, langue et cognition » de l’ATILF.

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